JASNA SAMIC

LES CONTRÉES DES ÀMES
ERRANTES, MEO, 2019

         

Jasna Samic, née à Sarajevo, vit à Paris où elle écrit en bosnien (serbo-croate) et en français. Elle a publié des romans, nouvelles, poésie, pièces de théâtre, essais ; elle est aussi metteur en scène de nombreuses pièces de théâtre et l'auteur de films documentaires.
Lauréate de plusieurs prix littéraires français et internationaux.

 

LES CONTRÉES DES ÀMES ERRANTES
Irina (Ira) Tzschiep
née Kazanskaya-Ćorović

Le courage est la première des qualités, car elle garantit toutes les autres.
Aristote


Sarajevo – Années 70

Irina apprit la mort d’Elisaveta Liza Kazanskaya alors qu’elle écrivait une lettre à son fils Aliocha, qui séjournait à Heidelberg. Elle courut à la morgue de l’hôpital embrasser les joues glacées de sa mère. Elle ne pleura pas. Rentrée chez elle, elle voulut terminer sa lettre. Écrire calmait son chagrin. Elle y évoqua les derniers jours et des détails de la vie de Babouchka, comme Aliocha appelait sa grand-mère en russe. «Je ne t’ai pas demandé de rentrer, car j’espérais que Babouchka irait mieux et je ne voulais pas gâcher ton séjour chez ton Omama Grete, à qui tu rendais visite pour la première fois. Babouchka avait demandé que l’on te taise son mal. “Quoi qu’il survienne, me disait-elle, on prendra toujours le temps de se souvenir de quelqu’un, et si mon heure doit arriver, personne ne m’évitera cette fatalité.”»
De toute façon, le train mettait vingt-quatre heures de Heidelberg à Sarajevo et Aliocha n’aurait pu être à temps pour l’enterrement, que la loi yougoslave interdisait de différer.

Outre un cahier de souvenirs complétant un journal intime de sa jeunesse, Ira trouva près du lit de sa mère des papiers administratifs, des livres de Dostoïevski et de Tolstoï, une pièce de Tchekhov, plusieurs magazines en serbo-croate et une revue française avec des extraits de récits de voyageurs qui avaient visité Sarajevo au 19e siècle, le tout estampillé du cachet de la Bibliothèque russe de la rue Simo Milutinović. Il y avait aussi quelques lettres de cette grand-mère, Yulia Else Hamina Kazanskaya, qu’Ira n’avait pas connue, et deux ou trois de l’un des frères d’Elizaveta. Une dernière enveloppe oblitérée de Russie, vide de sa lettre, portait la date de 1929, l’année où Staline avait pris le pouvoir. Plus aucune n’était parvenue ensuite. Après la mort de Lénine – il se chuchotait que Staline l’avait fait empoisonner –, la situation n’avait cessé d’empirer. Le congrès du PCB de 1930, «Congrès des vainqueurs», avait ratifié l’instauration de la dictature. Les lettres s’étaient tues à l’instar des habitants. La peur ne laisse jamais de témoignages directs.
Liza n’avait plus rien su de sa mère. «Il est pénible de ne pouvoir qu’imaginer, rien qu’imaginer, la vie d’un proche, et cette impuissance est une des pires épreuves qu’un humain ait à subir», disait-elle souvent à sa fille.

Par miracle, une lettre de Katerina, l’amie tchétchène qu’évoque Elizaveta Kazanskaya dans son journal et ses souvenirs, lui était parvenue quelques jours avant sa mort. Apportée en Yougoslavie par un inconnu, elle avait été postée dans le pays, comme en témoignait le timbre. Mais par qui et dans quelles circonstances? Et comment Katerina avait-elle pu obtenir l’adresse de son ancienne collègue de Grozny? En fait, elle avait dû l’envoyer à celui qui la transporterait, car une enveloppe portant un timbre soviétique à l’oblitération illisible avait été glissée dans une plus grande. L’adresse du destinataire en était soigneusement effacée. Il était impossible d’identifier tant la ville d’origine que la date d’envoi et, sans doute par prudence, Katerina les taisait. Elle ne donnait pas non plus de nouvelles des Kazanski. Elle faisait seulement part de la mort de son fils : «Je suis comme mutilée, bien que je l’aie peu vu depuis qu’il est parti vivre avec son père. Il avait fait des études de russe et enseignait au lycée. Me voici à mon tour morte, une morte vivante, qui fait semblant d’être en vie».
Parmi les papiers officiels soigneusement conservés, un acte délivré en 1926 par le Srpsko pravoslavno parohijsko zvanje, l’Église orthodoxe serbe de Sarajevo, attestait que Žarko Ćorović, commerçant originaire de Ljubinje, fils de Risto et Ilinka née Grubješa, et Elisaveta Kazanskaya, originaire de Kazan, fille de Nikolaï Sergueïevitch et de Yulia Else Hamina, s’étaient mariés en août 1919, à Aktyubinsk, Russie.
Une pièce datant de 1933, la založnica, témoignait de la dureté de leur vie. Ils avaient été contraints de déposer en gage, chez le créancier Milutinović de la rue Kujundžiluk, un verre en argent, une bague en or, 9 grammes d’or pour un total de 300 dinars, avec des intérêts de 5 %. Ils auraient dû récupérer ces objets quelques mois plus tard, mais aucun document ne prouvait qu’ils aient pu le faire. Il y avait aussi, en 1959, l’envoi depuis les USA de cinq dollars par le frère de Žarko, avec une lettre de garantie, et une invitation aux parents d’Ira pour qu’ils rejoignent celui-ci à Ohio Belmont Country, où il s’était installé en 1906 et y gagnait 75 dollars par semaine. Il était donc en mesure de recevoir son frère et sa femme, «en excellente santé, ne souffrant pas de maladie physique ni mentale». Ira en ignorait tout. Elle découvrit aussi l’Udostvovjerenje, un papier officiel que Liza avait pu obtenir à Odessa, lui permettant d’émigrer. Les autorités soviétiques, à l’époque, semblaient donc assez permissives, ce qui n’empêcherait pas sa mère de continuer à qualifier Lénine de Satan. Plus tard, elle reporterait le qualificatif sur Staline et, après 48, quand les journaux yougoslaves s’acharneraient sur le dictateur soviétique, elle rendrait hommage «au courageux Tito» d’avoir rompu toutes relations avec ce monstre numéro 2. Comme tous les Yougoslaves, elle apprendrait alors l’existence de camps de concentration en Sibérie. Quelques Russes de Sarajevo estimeraient même que Hitler s’en était inspiré.

Mais Liza devait bientôt découvrir que tous les dictateurs se ressemblent. Après ce «Non!» historique, les fidèles de Staline – auxquels furent assimilés tous les opposants à Tito, réels ou supposés – furent déportés en grand secret à Goli Otok, l’Île chauve, pour y être «rééduqués». Beaucoup moururent sous la torture. Quant aux femmes, elles furent corrigées de leurs déviations sur l’île Sveti Grgur. Parmi les condamnés, il y avait pas mal de Russes non communistes, qui avaient fui la Révolution.
«Comme ma mère, notera Ira dans le carnet où, à l’instar de celle-ci, elle se mettra à rédiger ses souvenirs après les funérailles, je suis persuadée que ce sont leurs propres amis, “grands patriotes”, qui les ont dénoncés. J’ai un peu connu une Russe, une chanteuse, épouse d’un Bosniaque, qui ne participait jamais aux fêtes russes à Sarajevo. Elle était très grande, les cheveux teints en jaune vif, les lèvres rouges, les paupières et les cils très noirs. Elle a tout à coup disparu. Il s’est murmuré que son mari, un petit bonhomme aux jambes arquées, l’avait dénoncée en échange d’un magasin à Baščaršija. L’épouse n’est jamais revenue; quant à son nain de mari, il n’obtint pas son magasin.»
Sur une feuille pliée en quatre et glissée dans son journal, elle note encore : «Maman avait une amie dont le mari, un Russe, était mort sous la torture dans la villa du tristement célèbre Oustachi Ante Luburić. Quand elle est venue me présenter ses condoléances, elle m’a raconté qu’elle-même avait été déportée quatre ans, d’abord à Goli Otok, puis à Sveti Grgur. Quand elle est entrée chez le commandant Popović à Goli Otok, il lui a demandé : “Êtes-vous pour Staline?” “Oui”, a-t-elle répondu. “Mais savez-vous que la Russie a concentré ses troupes autour de la Yougoslavie et se prépare à nous attaquer?” “Je ne crois pas qu’un pays socialiste veuille attaquer un autre pays socialiste!” “Et vous ne me croyez pas si je vous affirme que sur la rivière Sava flottent les cadavres des membres de l’InformBiro qui étaient pour Staline et contre Tito?” “Non, je ne crois qu’à ce que je vois!” L’officier s’est approché d’elle et l’a giflée si fort qu’elle a eu l’impression que sa tête s’envolait. Il a ordonné qu’on l’emmène, mais lui a encore donné un coup de pied dans les fesses qui l’a fait tomber. On l’a enfermée dans une porcherie. Cette chanteuse russe que je connaissais s’y trouvait aussi, évanouie après une longue séance de torture. On les a mises au travail forcé. Elle devait souvent lessiver des chemises d’homme ensanglantées, ou laver les cellules du camp baignant dans une mare de sang, comme si elle nettoyait un abattoir. Jour après jour, on les obligeait à jeter les restes de la nourriture des gardiens dans la canalisation par laquelle s’écoulaient tous les excréments de l’île. Des escalopes, des pains entiers, alors qu’elles mouraient de faim! Un jour, elle a essayé de récupérer de la viande et du pain dans l’eau pleine d’excréments. Un gardien l’a vue; pendant qu’ils la cinglaient de coups de cravache, ils l’ont obligée à crier : Je mange de la merde, je mange de la merde!… Une autre fois, on a peint tout son corps en rouge. Elle aussi a été plusieurs fois torturée physiquement, elle est restée en vie par miracle. La chanteuse russe, elle, l’était en permanence “parce qu’elle n’avouait rien”. La pauvre, qu’aurait-elle pu avouer? Elle-même, ils ont voulu la forcer d’avouer qu’elle espionnait pour la Russie, mais elle a refusé, elle n’était l’espionne de personne. Les tortures psychologiques étaient presque pires, toutes sortes de jeux pervers. Par exemple, une détenue qui voulait prétendument se suicider était contrainte d’avaler une épingle, et elles devaient l’enterrer; elles creusaient une tombe et y déposaient la “défunte”, puis elles devaient jeter de la terre sur elle; on les arrêtait au dernier moment. Elles vivaient dans une terreur perpétuelle. Plus tard, on l’a transférée à Sveti Grgur et elle n’a plus jamais entendu parler de la chanteuse. “Mais je t’en prie, m’a-t-elle demandé, ne raconte ça à personne, tu risquerais de le payer cher, toi aussi.” En s’en allant, elle me dit encore : “Méfie-toi de ceux à qui tu as rendu service, dit un proverbe bosniaque. Combien d’innocents ont été dénoncés par des proches, ce qui a permis à d’ignobles mouchards de progresser plus vite dans leur carrière”.»
Sans doute Ira avait-elle voulu joindre ce récit à sa lettre et s’était-elle ravisée, craignant que la censure ne l’ouvre, même si, par prudence, elle n’avait pas mentionné le nom de Branka ni le fait qu’elle habitait Skenderija pendant la guerre. Dans l’enveloppe adressée à son fils, elle avait ajouté un mot pour la grand-mère paternelle de celui-ci, Grete. Elle disait y joindre un paquet de tahan-halva et des loukoums, l’une des faiblesses de Grete. Elle faisait parvenir le tout par un ami, le camarade Kovačević, qui partait en mission d’État en Allemagne. Sans doute était-ce plus sûr, la censure surveillait toute missive pour l’étranger. Un communiste éprouvé comme Kovačević, de surcroît en mission officielle, ne risquait rien.

Sarajevo-Kirchberg – 1930-1950

Lorsqu’à la mort de sa mère Ira se met, elle aussi, à rédiger ses souvenirs, en première page du carnet, elle inscrit : «À l’attention de mon fils Aliocha». Elle y relate de façon décousue sa relation avec Rudolf Tzschiep et l’enfance de leur fils Aliocha, sans jamais rien dévoiler de ses sentiments. En fait, elle évoque ces souvenirs de peur que ses problèmes cardiaques ne lui laissent plus le temps de revoir son fils en Yougoslavie, le privant à jamais de la vérité.
Elle y parle de photos trouvées dans un tiroir, dans la chambre de Liza, où on la voit enchaîner des grimaces que sa mère appelait «ses âneries». Elle y est toujours bien habillée, notamment en costume de marin, son préféré. Elle arbore le sourire espiègle qui marquait sa joie de vivre, mais que ses professeurs prenaient pour de l’arrogance, ce qui lui valut d’être souvent punie. On capte son ravissement d’être auprès de ses parents. Un bonheur cristallisé.
Comme tous les enfants de Sarajevo, elle jouait dehors. Son terrain de jeu se trouvait devant l’église orthodoxe, non loin du Markalé en face duquel ses parents avaient récupéré leur appartement. Liza était souvent obligée d’aller la chercher pour ses devoirs. Elle faisait aussi des courses au marché avec sa meilleure amie, Fadila, et se rendait à la boulangerie Imaret qui avait séduite Liza dès ses premiers pas dans la ville, pour y acheter des somuns ou des kifla, les brioches fraîches. Ses camarades la surnommaient Tahta, la Planche, du nom de la rue Tahtali où elle était née, mais aussi parce qu’elle était grande et maigre. Une fois, ils l’avaient forcée de crier, à la vue de Ceca, une élève de leur classe, un peu forte : «La grosse Ceca aime le nain Meca, grosse Ceca, grosse Ceca…» Elle rentra chez elle avec des bleus sur le visage et le corps : le frère aîné de Ceca, qui traînait dans les parages, lui avait infligé une raclée qu’elle n’oublierait jamais. À la vue de ce gros costaud, les autres avaient déguerpi. Elle n’osa pas avouer à sa mère et inventa qu’elle avait reçu en jouant une pierre dans la figure.

Ira rencontra Rudolf en 1942, au Corso, devant le Grand parc où elle se promenait le soir avec Fadila après ses cours au Preparandum. Toutes les filles de son école étaient amoureuses de lui.
«S’il m’a élue parmi toutes les beautés qui arpentaient le Corso, c’est probablement pour mon allégresse. Les professeurs estimaient que je méritais d’être corrigée quand je tirais la langue et faisais mille autres kerefeke, des bêtises qui n’étaient que l’expression de ma joie de vivre naturelle. Quoiqu’un brin mélancolique, Rudolf adorait aussi faire des grimaces et nous nous livrions à de vraies joutes.»
À seize ans, elle est grande et mince. Lui, déjà ingénieur en mécanique, beau et aussi plutôt grand. Il joue de la guitare, chante comme Tino Rossi et dessine, selon Ira, comme Ayvazovsky, dont les reproductions, comme celles de Chichkine et d’autres peintres russes, ornent les murs de leur appartement. On les voit peu ensemble sur les photos. L’une d’elles, prise par un photographe ambulant au début de leur relation, les montre près du Markalé, devant la maison où il elle habite. Vêtue d’une veste à carreaux et d’une blouse blanche, Ira semble être son élève. Il porte un costume élégant, des chaussures miroitantes. Une petite broche, semblable à une médaille, scintille au revers de sa veste et une jolie cravate en soie orne le col amidonné de sa chemise blanche; sa brenovana kosa, «chevelure pincée», une coiffure ondulée très en vogue à l’époque, rajoute à sa décontraction et à sa séduction, de même que son sourire éclatant, aussi blanc que sa chemise. Ira a la main gauche dans la poche de sa veste et tient un journal dans la droite, sans doute pas l’Oganiok, qui n’arrivait plus depuis le début de la guerre. Elle raconte qu’après avoir été immortalisés, ils se sont rendus à la Brasserie. Personne ne lui demande son âge, ils saluent en allemand, tout le monde est chaleureux avec eux. Ils s’installent dans un coin sombre, se caressent des yeux, Rudolf pose un baiser furtif sur la joue d’Ira, lui dit qu’il l’aime et fait au dos d’une publicité un dessin beau et drôle à la fois, les profils de deux hommes qui, lorsqu’on retourne le papier, se transforment en deux autres, quatre personnages qui se dissimulent mutuellement. En dépit du bonheur d’être là seul avec sa bien-aimée, Rudolf devient peu à peu taciturne, il ne sait comment proposer à Ira de l’accompagner chez lui. Il désire lui montrer la maison où il vit avec ses parents, sa chambre décorée d’une reproduction du peintre autrichien Klimt et d’une photo de lui, tout petit, à Zelenika. Pour donner le change, il s’enthousiasme sur Klimt et l’or qui scintille sur ses toiles. Ira se dit curieuse : «J’ai très envie de voir tout cela, c’est la première fois que j’entends parler de ce Klimt». Et, sans gêne, c’est elle qui propose à Rudolf d’aller chez lui.
Il n’y a personne à la maison. Rudolf l’installe au salon, lui sert un jus de sureau et lui raconte son enfance, puis revient sur le Baiser de Klimt. Il la prend par la main, l’amène dans sa chambre où il lui chante des sevdalinke, chansons bosniaques traditionnelles, en s’accompagnant à la guitare. Ira est aux anges. Puis il pose sa guitare, attire l’attention d’Ira sur le drapeau du «Željo» et lui fait part de sa passion pour le foot, qu’il pratique avec ses copains, de sa ferveur de supporter pour ce club qui appartient aux Chemins de fer, Željo étant diminutif de Željezničar, cheminot. Il s’approche, caresse le visage d’Ira, dépose un baiser dans son cou «élancé comme celui d’un cygne». Il la débarrasse de sa veste à carreaux, lui déboutonne la chemise, lui susurre des mots langoureux. Ira a le sentiment que ses lèvres la brûlent au fer rouge. Elle s’étend sur le divan… À dater de ce jour, ils n’iront plus que rarement au Corso, préférant se retrouver chez Rudolf quand il n’y a personne.

Liza est contrariée par ce choix. Rudolf est Autrichien par sa mère et Allemand des Sudètes par son père. Mais elle doit reconnaître qu’il est bel homme. De plus, il occupe «un poste important dans la direction des chemins de fer». Quant à Žarko, il l’approuve en tout. Ira n’a pas dix-sept ans lorsqu’elle et Rudolf célèbrent leur union à Sarajevo, dans le spacieux appartement des parents du jeune homme. En fait, toute la maison, construite par les Autrichiens et située sur Obala, «les quais», appartient aux Tzschiep. Rudolf y habite avec eux au premier étage. Son frère, Klaus, occupe le rez-de-chaussée, sa sœur Else le second avec son mari Eugen. D’autres frères résideront aussi quelque temps encore dans le même immeuble. Toute la famille travaille dans les chemins de fer. Deux frères sont déjà partis, Tomislav, marié à une Zagréboise et qui vit là-bas, Peter, qui a épousé Rachel, une juive de Sarajevo, pour s’installer à Metković, à l’embouchure de la Neretva. Les pénuries ne les empêchent pas d’avoir une belle cérémonie à la Cathédrale catholique et à la Mairie, avec pour témoins Klaus et Fadila. Guerre oblige, celle-ci est le seul invité en dehors des deux familles. La photographie officielle montre Ira vêtue d’une belle robe blanche aux discrets motifs floraux.
Ils ne profiteront pas longtemps de la vie aisée dans cette belle maison. Eugen leur serine quotidiennement qu’il faut quitter Sarajevo et retourner «au pays», où tous les Allemands sont promis à un véritable bonheur, fussent-ils Bosniens et Yougoslaves d’origine autrichienne. Depuis l’Anschluss de 1938, l’Autriche n’a-t-elle pas réintégré le grand Reich? Tout le reste de la famille est opposé à ce départ, mais il poursuit son harcèlement, égrenant les immenses vertus du Reich, citant les exemples de connaissances qui sont partis s’installer «là-bas» et ont écrit à leurs amis qu’ils y jouissaient d’une félicité sans bornes. Du matin au soir il enfonce le clou, les mettant en garde contre les représailles des «autochtones», comme il appelle désormais leur entourage de toujours. Il ne fait aucun doute que l’Allemagne gagnera la guerre, mais si par malheur et contre toute attente les partisans de Tito devaient être vainqueurs, toute leur famille serait éliminée! Les Sarajéviens détestent les Allemands, y compris ceux d’origine autrichienne. Ils les voient comme des étrangers, des occupants, même s’ils sont nés ici et parlent la langue du pays.
Ira ne se sent étrangère ni en Bosnie, ni en Yougoslavie. Sa mère ne lui a jamais parlé de races et de leur «pureté». Elle ne comprend rien à ces propos. Mais Eugen prétend que les «sabotages» ont commencé dès quarante, que sont ciblés les Sarajéviens d’origine allemande. Devenu directeur d’une usine – les envieux prétendent qu’elle a été confisquée à une riche famille juive –, Klaus n’a aucune envie de quitter sa ville natale et son bel appartement. Il tient à y rester avec sa femme bosniaque et leurs enfants, quoi qu’il puisse en coûter, estimant qu’ils seraient plus étrangers en Allemagne qu’en Bosnie. Leur vie, affirme-t-il, serait plus en péril encore dans «ce pays barbare», ils regretteraient vite cet acte irréfléchi. Ses discours effraient davantage Rudolf et ses parents que les obnubilations d’Eugen. Rendu fou de rage par ce qualificatif de «barbare», celui-ci éructe les immenses qualités, le génie des Allemands. Ce à quoi Klaus réplique par sa détestation de ce peuple et de sa politique, ne lui reconnaissant qu’un génie destructeur, voire autodestructeur. «Mon pauvre Klaus, tu n’es qu’un imbécile, infecté par la propagande des Valaques serbes. Un ingrat doublé d’un idiot sans scrupules, à qui les Serbes ont lavé le cerveau!» Klaus sort en claquant la porte, au point que toute la maison en tremble. Grete s’enferme dans sa chambre, y gémit pendant des heures. Puis, ses esprits retrouvés, elle arpente la maison en répétant : «Est-ce que Schnitzler, Thomas Mann et Goethe sont des barbares? ou Beethoven, Mozart? Dis-moi, ma petite Iruchka, sommes-nous tous des barbares?»
«Klaus et Eugen ont fini par en venir aux mains. Klaus tentait de nous persuader de rester à Sarajevo, Eugen lui a collé une telle gifle qu’il en a titubé. Il a répliqué violemment et Eugen s’est écroulé. Son premier souci, avant de se relever, a été de replacer en une mèche le peu de cheveux qui garnissent son crâne afin de s’en couvrir le front. Grete, une fois de plus, pleurait dans sa chambre. Rudolf, lui, n’était pas là. Mais les tentatives de Klaus de nous faire rester dans notre ville plutôt que de nous livrer au diable restèrent vaines. Je dis “nous”, mais tout se passait à mon insu. À l’époque j’étais totalement insouciante, je ne réfléchissais pas, ne pensais à rien, bercée par le séduisant quotidien de mon ego de femme. La conscience d’être une femme m’envoûtait comme un songe, mon miroir me révélait une féminité aux rondeurs anguleuses de fillette. On ne me demandait rien, ne m’informait sur rien. Jusqu’au soir où tomba cette phrase de Rudo, comme la famille appelait mon mari : “Demain avant l’aube, un fiacre nous emmènera à la gare; fais tes bagages, les miens sont prêts!” C’est ainsi qu’on m’annonça ma nouvelle vie.»
Ira court embrasser ses parents, fourre deux robes et quelques sous-vêtements dans une valise et se couche sans pouvoir fermer l’œil de la nuit. À cinq heures, après avoir enfilé son manteau, pendant que Rudolf aide ses parents, elle attend seule dans sa chambre le signal du départ.
«Mon bagage le plus précieux était mon fils, déjà dans mon ventre.»
À la gare, Otata, Omama, Eugen, Else, Rudolf et Ira prennent le train pour Zagreb. Les partisans ont saboté les rails à plusieurs endroits. Ils sont contraints d’attendre des heures que la ligne soit rétablie, pour n’arriver à destination que le lendemain, tard dans la soirée. Après quelques jours chez Tomislav, le frère de Rudolf, qui tente lui aussi de les retenir, ils s’embarquent pour Vienne.
«Je vois encore cette plaie ouverte qu’était notre pays dévasté. Jusqu’à Vienne, tout en moi et autour de moi fut lugubre. Mais à destination, j’ai soudain eu l’impression de me retrouver dans un décor de film sur la Belle époque : bars, cafés, hôtels de luxe et vie mondaine! Ravie de retrouver sa ville natale, Grete souriait à nouveau. Les rues étaient certes pleines de soldats allemands, mais nous y étions habitués à Sarajevo.»
Un ami d’Eugen leur a trouvé un bel appartement en plein centre, en face de l’Opéra. Mais à peine ont-ils posé leurs bagages qu’un policier fait irruption : ils doivent partir, les autorités ont pris connaissance de la profession de Rudolf, on les expédie à Kirchberg.
«Là-bas, après avoir traversé un vrai désert sans croiser âme qui vive, nous fûmes entassés dans de minuscules cabanes indignes d’êtres humains, construites à la hâte pour les étrangers que nous étions. Klaus avait raison : aux yeux des Allemands, nous étions des ennemis potentiels, forcément pauvres, exclus et malheureux, avides de profiter du miracle germanique.»
Eugen veut se persuader qu’il s’agit d’une brève parenthèse, que le bonheur est à portée de mains, qu’il faut savoir patienter. Omama Grete et Otata Joseph se murent dans un long silence, n’ouvrant la bouche que pour croquer un morceau de pain. Rudolf est mobilisé tout de suite après leur arrivée. Il s’en va pour une destination inconnue, d’où il revient régulièrement pour de brèves permissions. Eugen, lui, reste à Kirschberg. Ils ignorent pourquoi.
«Tout semblait désolé. Seuls les arbres puissants de cette romantique forêt représentaient la vie, alors que nous survivions avec les miettes que nous jetaient nos “compatriotes” allemands. Pourquoi nous confinait-on dans ces baraques à l’équipement des plus rudimentaire? Pourquoi ne pouvions-nous pas choisir notre lieu de vie? À toutes les interrogations, Eugen répondait : “On est en guerre!” Il n’avait à la bouche que le mot “ordre”, le “nouvel ordre”, auquel il fallait se plier, au nom duquel tout devait être fait l’ordre, l’ordre, l’ordre… Ces mots résonnaient dans mes nuits sans sommeil. Mais je chassai mes sombres pensées pour jouir pleinement d’une excitation nouvelle, le bonheur d’être bientôt mère.»
Elle n’a que dix-sept ans lorsque, peu après leur installation, elle met au monde un garçon. La belle-famille décide de le prénommer Wolfgang, bientôt abrégé en Wolf. Elle l’accepte sans rechigner comme tout le reste. Il n’y a pas de temple protestant, mais Eugen déniche un pasteur qui le baptise. Otata Joseph, Allemand des Sudètes, était aussi protestant, comme d’ailleurs Rudolf, ainsi que ses frères et sœurs, qui toutefois n’avaient pas été baptisés.
«Je n’avais dévoilé ma grossesse, pourtant avancée, à personne, même pas à ma mère. J’ai quand même la conviction qu’elle s’en est doutée. C’est pourquoi elle m’a laissé partir si loin, dans un pays dont elle désapprouvait la politique. Elle devait penser que j’y serais plus en sécurité qu’à Sarajevo, où les sirènes annonçant les bombardements commençaient à nous tarauder le cerveau.»
Le bébé ne cesse de pleurer. Sa mère ne sait comment le calmer, elle le berce, le promène à travers la maison, rien n’y fait. Elle est persuadée que son père lui manque. Lorsque Rudolf l’a pris dans ses bras au cours d’une permission, elle a surpris une admiration mutuelle empreinte de tendresse. Le sein d’Ira, gorgé de lait, tente vainement de combler cet amour inassouvi.

À Kirchberg, Ira attend les visites de plus en plus sporadiques de son mari, qui parfois débarque à l’aube et repart le lendemain aux premières lueurs, sans dire ni où il va, ni ce qu’il fait, ni quand il rentrera. Elle s’ennuie à en être malade. Elle ne sait ni coudre ni broder, Grete fait des nappes en dentelle et essaie de lui apprendre, mais elle abandonne rapidement. Elle ne se sent pas angoissée, ou rarement, elle a confiance en son avenir, mais l’ennui la dévore, et l’envie de revoir ses parents. Un désir tel qu’il l’oppresse, elle a des palpitations, sa gorge se noue, elle respire mal. Dès qu’elle se réveille, elle est tiraillée entre l’envie de partir et la conscience que c’est une folie. Mais qu’est-ce qu’une folie à dix-huit ans? Elle résiste pour son fils, le regard profond qu’il fixe sur son père quand celui-ci se penche sur le landau, son éblouissement quand Rudolf dépose un baiser sur ses belles joues.
Ira promène Wolfgang dans le bois de bouleaux – «notre immense jardin», a-t-elle noté dans son calepin –, qu’elle arpente inlassablement, en chantant à Wolf les chansons russes que sa mère lui chantait. Sa préférée, Le pope avait un chien, il l’aimait, le chien mangea un morceau de viande, le pope tua son chien, il écrivit sur sa tombe : Le pope avait un chien, il l’aimait, le chien mangea un morceau de viande, le pope tua son chien…
«Je parlais aussi en russe à mon fils, comme pour m’isoler avec lui. Quand nous étions tous ensemble, Eugen nous imposait l’allemand, alors que, de nous tous, il était celui qui maîtrisait le plus mal cette langue. Avec Else et Grete, nous conversions en bosniaque. Mais nous n’échangions que des futilités sur le beau temps. Je ne lisais aucun journal, n’écoutais pas la radio, ignorais même ce qui se passait à deux pas de chez nous.»
Parmi les photos découvertes à la mort de Liza, l’une montre Ira et Rudolf. Leur fils est invisible dans le landau qu’ils poussent au milieu d’un bois de bouleaux. Ils n’habitent cependant plus les baraques sordides, mais une nouvelle maison à Kirch. Rudolf est en civil. Pourquoi? Dans sa fonction mystérieuse d’ingénieur en mécanique, ne portait-il pas l’uniforme? Ou l’enlevait-il quand il était parmi les siens? Pourtant, sur d’autres photos, on le voit en uniforme d’officier allemand.

Deux années se sont écoulées depuis la naissance de Wolfgang. Rudolf ne s’est plus manifesté depuis des semaines. Par un après-midi ensoleillé de printemps, on frappe à la porte. Deux hommes en uniforme soviétique se tiennent dans l’encadrement. Ils lui ordonnent de vider les lieux. Elle leur répond en russe et ils se radoucissent. Elle décide de partir en compagnie de ces soldats qui, selon Eugen, sont venus «occuper leur patrie». Quittant Omama et Otata en larmes, elle laisse toutes ses affaires à Kirch, confiante en ces hommes venus du pays de sa mère, qui lui promettent de l’emmener à Berlin.
«Après les bombardements américains et russes, les villes allemandes ressemblaient à des nécropoles. Des membres arrachés projetés partout, des têtes privées de corps, des cadavres en putréfaction! Dans tous les lieux que je traversais, la puanteur de la mort emplissait mes narines. Les maisons scalpées de leurs toits, borgnes de leurs fenêtres, ressemblaient à des crânes aux orbites évidés. Le même spectacle se rejouait tous les soirs, avant que je ferme les yeux pour essayer de dormir. Et l’on dormait n’importe où, là où l’on pouvait, jamais dans un lit. Au milieu des débris, les soldats écoutaient à plein volume un poste de radio qui donnait des informations en russe. Des snipers planqués dans les décombres tiraient on ne savait trop sur qui. Durant tout le parcours, j’ai chanté avec ces soldats les chansons apprises dans mon enfance, qui rendait le voyage supportable. J’y ai tout de même perdu dix kilos. Comme j’étais naturellement mince, je ressemblais à un fil de fer. Mon manteau et ma jupe, trempés et maculés de boue, séchaient sur moi comme un plâtre noir. J’avais froid, je tremblais, mais je n’avais pas peur. Je ne m’inquiétais que pour mon fils. Sans gêne, les soldats évoquaient en riant les viols qu’ils commettaient sur leur passage. À leurs yeux, les femmes allemandes méritaient les pires sévices pour leur soutien à Hitler. “Ce qui est intolérable, affirmaient-ils, c’est que ces femmes des Boches idolâtrent ce monstre. Elles donneraient leur vie pour ce nabot hystérique ivre de sang, cette source empoisonnée de haine”. Ils étaient impitoyables, pas de différence entre un Boche et une femme de Boche, un enfant de Boche ou un animal de Boche. Par contre, ils me considéraient comme une sœur : “Vous, c’est différent, vous êtes des nôtres, nous vous aimons et vous respectons.” Je leur suis encore aujourd’hui reconnaissante de ne pas m’avoir interrogée sur ma présence dans ce pays ni sur mon désir de rentrer à Sarajevo plutôt qu’à Moscou ou Leningrad.»

Son fils dans les bras, elle arrive à Berlin, où les Russes sont tellement nombreux qu’elle a le sentiment d’être en Russie. De là, elle se rend en camion militaire à Prague où, après de longues démarches, elle obtient des documents officiels, dont un acte de naissance pour Wolfgang qui, dès lors, sera officiellement né dans la capitale tchèque et non pas à Kirchberg. Les Soviétiques y règnent en maîtres. Heureusement, son russe est sans accent, ou plutôt elle a un «accent noble», comme disent les soldats.
«Mes protecteurs, des officiers, étaient pour la plupart originaires de Moscou et de Leningrad. Finalement, c’est ma connaissance de la langue qui nous a sauvés. J’avais peur que les quelques mots d’allemand que ses grands-parents lui avaient appris nous trahissent, mais il n’en a rien été.»
Ces officiers l’embarquent ensuite dans un autre camion bondé de soldats qui se rendent à Vienne.
«Il faisait beau temps, la poussière volait et se posait sur mes cheveux noués. Je me sentais une panthère saupoudrée de sable. Alors que nous roulions, j’eus mes premières règles depuis la fin de l’allaitement. Une immense tâche est apparue sur ma jupe. Un ruisseau longeait notre route, j’ai cogné sur la vitre arrière de la cabine et fait signe au chauffeur de s’arrêter. Après m’être nettoyée vaille que vaille derrière des buissons, j’ai déchiré un morceau de ma jupe, que j’ai glissé dans ma culotte. Et nous avons repris la route. Je me sentais comme un nouveau-né. À Vienne, on nous a logés dans un foyer pour personnes déplacées. J’ai enfin pu me baigner. On m’a donné des vêtements propres, et on a brûlé ceux que j’avais portés durant tout mon périple. Après quelque temps, nous sommes repartis vers Ljubljana, toujours en compagnie de soldats russes. J’ai rencontré des partisans de Tito, auxquels j’ai demandé de l’aide pour gagner Sarajevo. Ils ne cachaient pas leur fierté d’avoir vaincu seuls les Allemands et les Oustachis. Ils se sont montrés aimables, ne m’ont posé aucune question, juste un Sarajévien, qui voulait savoir où habitaient mes parents. Ils chantaient les mêmes chansons révolutionnaires que les Soviétiques, mais en serbo-croate, “Konjuh planinom, vjetar šumi bruji, lišće pjeva žalovite pjesme”,Par la montagne de Konjuh, le vent souffle fort, les feuilles chantent des chansons tristes…»

En ce jour de septembre 1945, après avoir frappé chez ses parents, Ira attend une éternité. La porte s’ouvre enfin sur une femme d’âge moyen, aux cheveux courts, au visage sévère. Elle est saisie d’une terrible appréhension. Depuis son départ, elle n’a reçu aucune nouvelle. Mais la femme la rassure : Žarko a obtenu de son entreprise un appartement plus grand dans une demeure nationalisée qui a gardé le nom de son ancienne propriétaire, Villa Mara, dans le quartier Kovačići, presque au pied du mont Trebević.
C’est loin et elle n’a pas un dinar en poche. Elle doit y aller à pied. Après une longue marche, elle grimpe au dernier étage et frappe à la porte. Sa mère, en la découvrant sur le seuil, manque de tomber en syncope.

Ira et son fils vécurent plusieurs années chez Babouchka Liza et Dieduchka Žarko. Peu après leur arrivée, Liza porta Wolfgang à la petite église orthodoxe de Sarajevo, dans Baščaršija. N’appréciant pas son prénom germanique et encore moins son diminutif Wolf, elle le convertit du protestantisme à l’orthodoxie pour faire de lui Alexeï, bientôt mué en Aliocha. Un prénom qu’il porterait officiellement pour les autorités yougoslaves.
«Ma mère aimait cette Ancienne église orthodoxe, elle en appréciait particulièrement l’architecture. Ce “nain” aussi grand que la peau tannée d’un bœuf, dissimulé entre les coupoles et les minarets, nous attirait tous. Mon fils avait le sentiment que l’or coulait du plafond sur les gens en prière. En fait, personne n’y priait, seuls s’y rendaient quelques touristes.»
La nouvelle demeure était jolie, entourée d’un grand jardin plein d’arbres fruitiers et de fleurs. Aliocha avait sa chambre sous le toit, avec vue sur la rue, d’où parfois sa grand-mère conspuait en russe des cochers qui fouettaient leurs chevaux. Les autres pièces donnaient sur le jardin. Au rez-de-chaussée vivaient un conducteur de locomotive et sa famille, un barbier et une dame libertine, Glinka. Celle-ci impressionnait l’enfant avec ses cheveux d’ébène, longs et bouclés, ses lèvres d’un rouge éclatant, sa poitrine opulente qui débordait de la robe de chambre dont elle s’enveloppait toujours et d’où sortaient deux jambes musclées et poilues. Des hommes à l’aspect louche défilaient chez elle. Aliocha les espionnait, Babouchka le grondait.
Pendant qu’Ira, comme naguère, se promenait au Corso avec Fadila, Liza faisait la lecture à son petit-fils, lui faisant découvrir bien avant l’âge Tolstoï et Tchekhov. Il avait une prédilection pour un recueil de nouvelles de Tolstoï, Malichi, particulièrement pour l’histoire d’un garçon qui avait volé une prune et l’avait mangée avant le déjeuner. La mère, ayant compté les prunes, s’en apercevait. Comme aucun des quatre enfants n’avouait, le père leur disait : «Ce qui est grave, c’est de manger le noyau, car on peut s’étouffer». Le petit alors se dénonçait involontairement : «Non, papa, tout va bien, je n’ai pas mangé le noyau.»

Désespérément sans nouvelles de Rudolf trois ans après son retour au pays, Ira décida de se remarier avec Vladimir, un homme rencontré lors d’un bal à Dom jugoslovenske narodne Armije, la Maison de l’Armée populaire yougoslave, installée dans l’ancienne «Maison de Société» construite par l’Autriche.
«Il y avait après la guerre beaucoup de prisonniers allemands à Sarajevo. Quand j’en voyais, entassés en attente d’être transportés Dieu seul savait où, j’espérais que la providence divine me ramènerait mon mari. J’ai fini par comprendre que je désirais l’impossible et j’ai résolu de refaire ma vie. J’ai eu des soupirants qui me plaisaient davantage, étaient plus fortunés et plus proches des goûts de ma mère. Notamment, parmi les officiers qui fréquentaient ces bals, un colonel très amoureux de moi. Quand je sortais ou dansais avec lui, Vladimir emmenait Aliocha au cinéma ou au cirque, lui apportait des bonbons et des jouets, pas faciles à trouver à l’époque. J’ai compris qu’il était préférable de me lier à un homme qui acceptait mon fils comme le sien, et j’ai vite oublié le colonel comme les autres prétendants. De toute façon, ma mère n’aurait été satisfaite par aucun de mes choix, parce qu’ils étaient tous partisans de Tito, alors que, je dois bien l’avouer, après tout ce que mon fils et moi avions vécu, je cherchais la sécurité que ce genre de parti m’apporterait.»
Ce ne fut pas facile. Bien qu’orthodoxe épousant un protestant, elle avait célébré ses noces dans la Cathédrale catholique, dont le prêtre lui refusa le divorce. Liza le harcela quotidiennement, jusqu’à se disputer avec lui, pour qu’il délivre l’attestation rendant la liberté à Ira. Un document jugé curieusement nécessaire même aux autorités communistes, bien que son premier mari fût considéré comme disparu. Finalement, Liza l’obtint et Irina se remaria.
«Ma mère n’aimait pas trop mon nouveau mari, qu’elle trouvait rustique, trop “homme du peuple”. Il est vrai que Vladimir ne fréquentait ni opéra ni théâtre, mais c’était un homme bon, qui m’aimait et se serait jeté par la fenêtre si je le lui avais demandé. Le plus important était qu’il aimait mon fils autant que moi. Pourtant, Aliocha n’était pas tendre avec son beau-père. En fait, il n’aimait que son père, qu’il avait à peine connu. Il avait sa photo sur sa table de nuit, l’a mise dans son portefeuille dès qu’il en a reçu un. Il est difficile d’imaginer qu’on se souvienne d’un père qu’on n’a vu qu’une dizaine de fois avant l’âge de deux ans. Et pourtant, un amour incroyable de ce père inconnu s’était ancré au plus profond d’Aliocha, qui allait faire de lui un homme renfermé, torturé. Je ne lui ai plus jamais parlé en allemand. Je voulais qu’il oublie cette langue au plus tôt, et même jusqu’à la notion qu’il en avait connu des bribes. Souvent, lors de nos promenades dans le centre ville, nous voyions des prisonniers allemands rassemblés devant la Saborna crkva, la grande église orthodoxe, bien après la fin des hostilités, et chaque fois, il lâchait ma main et courait vers eux, en criant Vati, Vati, Papa, Papa

Belgrade – Les années 50-60

Vladimir, partisan devenu officier de l’Armée yougoslave, était muté régulièrement. En 1950, il dut quitter Sarajevo pour Belgrade et Ira le rejoignit bientôt avec Aliocha, âgé de sept ans. Elle inscrivit son fils à une école primaire au centre de Belgrade, non loin du domicile que l’Armée leur avait octroyé rue Kondina, au centre-ville. Habitué à ne vivre qu’avec sa grand-mère, Aliocha devint angoissé, replié sur lui-même. Il ne parlait presque plus, mangeait à peine, dormait très mal. Il ne comprenait plus rien, même le russe qu’Ira continuait de lui parler. Il ne répondait jamais aux questions de son beau-père et pleurait chaque matin avant d’aller à l’école. Pour la première fois, il était confronté au serbe, une langue proche de celle pratiquée en Bosnie, mais avec tout de même de notables différences, notamment dans la prononciation. Il affirmait qu’il n’aimait pas, n’aimerait jamais cette école, et que d’ailleurs il détestait l’école en général. En classe, il restait muet, ne se faisait pas d’amis et n’en souhaitait pas. De retour, il jouait seul dans le petit jardin autour de leur maison.
Au moment où Liza, inquiète, décidait de les rejoindre, Žarko eut un accident grave avec son tramway. Un paysan inattentif traversa la rue au moment où il arrivait, se jetant pratiquement sous ses roues. Il freina à bloc, mais ne put arrêter le wagon. Bien que non coupable, il dut demander une aide psychologique et obtint un congé de maladie de plusieurs jours. Il se lamentait de ne même pas savoir où envoyer des fleurs pour l’enterrement. Écartelée entre l’amour de son petit-fils et le devoir envers son mari, Liza ne put aller à Belgrade que lorsque Žarko reprit le travail.
Elle n’aima pas du tout la ville. Elle y voyait à tous les coins de rue des espions à la solde de l’URSS, notamment devant la petite église proche de la maison. Elle éprouvait le sentiment désagréable que Belgrade était peuplé d’ivrognes portant chalvares et opanke, les pantalons et les savates des paysans, quand ce n’était des manteaux une taille en dessous, avec des manches trop courtes et des pantalons comme retroussés. Dans un roman retrouvé après sa mort par Irina, elle avait souligné une phrase selon laquelle «cette ville n’est qu’un spectacle douloureux, véritable métaphore de la mort».
Ira non plus n’avait pas d’amis, elle ne fréquentait personne et surtout pas des Russes. Toujours seule, elle éprouvait une intense nostalgie de Sarajevo et de ses amies. Elle partageait l’opinion de sa mère, pour qui Sarajevo était une ville cosmopolite, agréable à vivre avec ces peuples du monde entier qui s’y rencontraient.
La demeure où ils logeaient avait appartenu à la «noblesse locale», mais Liza soutenait qu’il n’y avait pas de noblesse dans cette ville de rustres, contrairement à Sarajevo que les étrangers qualifiaient de république aristocratique. Les autorités communistes avaient autorisé la propriétaire à en occuper une partie, tandis que l’autre était réquisitionnée. Cette propriétaire, une grosse dame d’âge moyen, veuve et sans enfants, restait souriante en dépit de tout. Elle gâtait Aliocha avec des friandises et des gâteaux qu’elle lui préparait spécialement. Il lui manquait deux doigts à la main gauche et Aliocha avait l’impression, quand elle tranchait du jambon, qu’elle les lui donnait à manger après les avoir coupés. Il vomissait les tartines devant elle qui, bien sûr, n’en comprenait pas la raison.
À la fin de la journée, la mère et le fils allaient se promener au Corso, dans la rue piétonnière Knez Mihailova, tandis que Liza restait lire à la maison. Ira achetait à son fils un cornet de crème chantilly dans une pâtisserie albanaise. Seuls les riches pouvaient se permettre des boules de glace. Elle n’avait pas assez d’argent.
Un jour, Aliocha rentra tard de l’école. Il était allé pêcher à la rivière après les cours, sans la prévenir. Morte d’angoisse, elle le gifla. Une gifle qui lui resta longtemps sur le cœur, tant elle se demandait si Aliocha lui pardonnerait jamais. Plus tard, il confierait à sa mère à quel point il était attiré par les ruines qui longeaient le fleuve, où l’on pouvait surprendre des couples parmi des carcasses de vieilles voitures et des tas de pièces rouillées. La rive du Danube n’était qu’une immense poubelle. Quand Aliocha découvrit dans un garage voisin des pièces de vieilles automobiles, il oublia le bord de la rivière et se mit en tête de construire une voiture pour sa mère.
«Ce talent de constructeur, ce don de magicien capable de redonner vie à tout objet mort, j’étais certaine que mon fils l’exploiterait toujours».
Tard le soir, Ira et sa mère cherchaient sur les ondes longues la station Voice of America, qui émettait un bulletin d’informations en serbo-croate; elles pouvaient ainsi entendre des nouvelles bien différentes de celles présentées sur les ondes locales contrôlées par les autorités. Sa mère, assise dans la cuisine, concentrée, silencieuse, écoutait ensuite Radio Vatican. Aliocha se moquait de la voix dévote du speaker et l’imitait, Ave Maria Gracia Plena. Mais il n’y avait pas que la prière, on y diffusait des programmes variés, et même les chansons du Festival de San Remo. Ira et son fils connaissaient ainsi par cœur les canzone italiennes à la mode. Leur favorite était Volare, qu’ils chantaient en chœur. Liza, elle, cherchait tout ce qui se rapportait de quelque manière à sa Russie bien-aimée, d’autant plus fantasmée qu’elle s’éloignait dans son souvenir.
Ces émissions étaient considérées comme de la propagande ennemie, ils les écoutaient à un volume très faible pour ne pas être entendus par la voisine. Heureusement, Vladimir, épuisé par son travail, dormait déjà : sa mission principale était de lutter contre tout ennemi, qu’il fût de l’extérieur ou de l’intérieur.
Après un bref séjour, Liza dit presque en même temps bonjour et au revoir à tous les Russes de Belgrade, prit son petit-fils par la main et le ramena dans son cher Sarajevo. Elle l’y inscrivit à l’école Koturova, du nom de la ruelle où elle se trouvait, proche de la Cathédrale. Était-ce l’influence de celle-ci? un miracle se produisit et Aliocha devint un excellent élève, le meilleur de l’école, y compris en serbo-croate. Il put donc à nouveau s’exprimer, retrouva même son russe, apprit à écrire les caractères latins et cyrilliques et se fit des amis, tant à l’école que dans le voisinage, la plupart, hasard ou non, d’origine étrangère. Il reprit le dessin et commença le piano.

Đakovica – Les années 50-60

Vladimir fut ensuite muté de Belgrade à Đakovica, au Kosovo, et Ira reprit Aliocha. Ils obtinrent une petite maison dans une cour, attenante à une bien plus grande où vivaient les propriétaires, une riche famille albanaise. Celle-ci possédait aussi les divers bâtiments qui les entouraient. Comme toutes les demeures d’Albanais fortunés de la ville, l’ensemble était dissimulé derrière de hauts murs qui les mettaient à l’abri des curieux. Les propriétaires étaient discrets et gentils, une famille nombreuse comportant plusieurs générations sous l’autorité d’un pater familias, le grand-père paternel.
Aliocha jouait avec leurs enfants dans la cour. Il apprit quelques rudiments d’albanais, souhaitant le bonjour à sa mère avec tunga tieta puis demandant : Avliole ? Quand Ira lui répondait : «Oui, ça va», il n’était pas satisfait et exigeait d’elle une réponse dans cette langue qui leur paraissait si bizarre : Kadalie. Leur conversation albanaise s’arrêtait là. Aliocha n’en adorait pas moins ce bref échange, trop content que son beau-père ne comprenne pas. De toute façon, ils poursuivaient en russe, que Vladimir ignorait tout autant. Était-il curieux de ce qu’ils se disaient? Peut-être, mais il n’interférait jamais dans leur conversation, respectant leur langue des secrets.
L’école serbe était mitoyenne de l’école albanaise et de la toute petite école turque datant de l’occupation ottomane, avec une cour de récréation commune qui favorisait les échanges. Plus tard, les Serbes déménageraient dans un bâtiment plus vaste et les Albanais et les Turcs resteraient seuls dans leurs maisons de poupée.

«Aliocha était le plus grand de sa classe, les autres le surnommaient “Dugonja”, le très long. Il n’aimait guère ses professeurs. Trouvait seul grâce à ses yeux celui d’arts plastiques, au nom étrange de Jugoslav Brzaković, Le Très Rapide Slave du Sud, qui enseignait aussi la calligraphie en caractères cyrilliques de l’ancien serbe, “slavianoserbski”, avec lesquels les élèves devaient signer leurs œuvres. Avec ses condisciples, ce n’était pas toujours l’harmonie. La mère de l’un deux, Anton, avait un cabinet médical au centre-ville – à cette époque, les autorités socialistes, considérant les médecins comme des artisans, n’avaient pas encore interdit la pratique privée. Invité à son anniversaire, Aliocha en revint dans un piteux état. Des camarades de classe avaient tabassé Anton, lui crachant à la figure, le traitant de criminel de guerre et de“Sale Oustachi”. Un gosse qui fêtait ses neuf ans! Ses parents eurent beau porter plainte, il n’y eut pas de suite : les agresseurs étaient des fils de partisans croates. Les méthodes pédagogiques ne faisaient pas dans la subtilité. Un jour, le professeur principal Laban frappa violemment Aliocha sur la tête pour la simple raison qu’il avait omis d’enlever son béret avant d’entrer en classe. Mon fils en pleura de douleur des jours et des nuits. Scandalisé, Vladimir porta plainte. Contrairement à l’affaire du tabassage, son statut d’officier fit merveille. Le professeur fut contraint de présenter des excuses devant toute la classe. Des excuses qui ne diminuèrent en rien les maux de tête d’Aliocha, lequel en souffrit longtemps.»
Plus tard, les Serbes déménageraient dans un bâtiment plus vaste et les Albanais et les Turcs resteraient seuls dans leur maison de poupée.

«Aliocha et moi-même avons été invités au mariage d’un des fils des propriétaires. La fête a duré plusieurs jours et nuits. On chantait, dansait, mangeait à n’en plus finir. Une Tzigane jouait de la darbouka. Enveloppée dans ses châles multicolores, vêtue de plusieurs jupes longues à volants, couronnée d’une chaîne de ducats, elle ne s’arrêtait que le temps d’aller aux toilettes, frappant inlassablement de la main la peau tendue de son instrument qu’elle agitait de l’autre. La darbouka frémissait à l’unisson de sa luxuriante poitrine, qui pointait d’un large décolleté. Tout en elle vibrait au rythme de sa musique, ses bras, sa tête, ses jambes, ses seins… On lui apportait à manger trois fois dans la journée. Le cinquième jour, Aliocha lui offrit une assiette avec un seul köfte. Elle éclata de rire, interrompant son interprétation. N’avait-il pas vu qu’elle mangeait comme quatre? Le dernier jour, on installa la jeune mariée dans un fauteuil, au milieu de la pièce où l’on mangeait et écoutait la musique. On aurait dit une statue sur un piédestal. Elle resta immobile des heures durant, le visage couvert de plusieurs couches d’une poudre blanche comme de la chaux, épaisse comme du gypse. Fasciné par cette poupée de plâtre, Aliocha le fut encore plus par le baklava géant servi sur un énorme plateau de cuivre. “Un gâteau plus grand qu’une roue d’autocar et plus profond que la rivière Krena”, dit-il, dans lequel chacun creusait et prélevait un morceau; à la fin, ce gigantesque couvercle de sucre ressemblait à un pneu criblé de trous.»
Mais les relations entre communautés n’étaient pas toujours aussi cordiales, contrairement à ce que la propagande claironnait. Quand, dans les champs voisins, Aliocha jouait au ballon avec Fićo et Gašo, les fils d’un banquier, les enfants albanais les insultaient et les menaçaient de «baiser leurs mères serbes».
Ira évoque encore le jour où elle a demandé à son fils d’égorger une poule. Sans rechigner, il en prit une au poulailler, alla dans l’étable où, parmi les vaches, il coupa courageusement la tête de la pauvre bête. Mais il en pleura des jours durant. «Jamais je ne lui aurais demandé pareille chose si je n’avais eu ce jour-là des vertiges plus violents que de coutume. Vladimir n’était pas à la maison, absent comme souvent, occupé à surveiller la frontière albanaise.»
La grande curiosité d’Aliocha était les toilettes turques des maisons albanaises : un trou creusé dans une planche, à travers lequel on voyait couler un ruisseau. Les matières fécales de tout Đakovica s’y déversaient avant de se jeter dans la rivière Krena et de là dans une autre rivière, qui se jetait dans la mer Égée. Aliocha se baignait régulièrement dans la Krena.
Plus tard, ils déménagèrent dans un immeuble récent de plusieurs étages, au centre-ville, en face du parc et à proximité de la caserne. Y logeaient les officiers venus des quatre coins de la Yougoslavie. Parmi eux, un Italien d’origine avait une très jolie fille. Le fils d’une autre occupante, Persa, la traita un jour de «pute catholique et fasciste». Il en résulta un miniconflit nationaliste, les uns se mettant du côté de l’insulteur, les autres, moins nombreux, défendant l’insultée. La situation se calma grâce à Persa qui accabla son fils d’injures et l’obligea à demander pardon.
Les week-ends de septembre, la cour de l’immeuble devenait porcherie, puis abattoir, et enfin cuisine à ciel ouvert. Grâce aux Choks – les camarades en albanais –, chaque locataire achetait un cochon. Les bêtes étaient rassemblées dans un coin de la cour avant d’être égorgées par les Choks. Chaque chef de famille procédait alors à la découpe, séparant les morceaux pour le séchage, ceux pour les cretons et ceux pour les saucisses que préparaient les épouses. Aliocha aidait sa mère à confectionner des saucissons. La viande était ensuite montée dans une salle au dernier étage, appelée sušaonica, sécherie, où chacun accrochait son jambon après l’avoir marqué de son nom. Le porc ainsi prêt pour l’hiver, on achetait des prunes avec lesquelles les hommes préparaient le raki, et les femmes, dans de grands chaudrons, la confiture nommée bestilj.
Il faudrait des années pour qu’Aliocha ose confier à sa mère qu’à la «grande pause», un condisciple surnommé Cigo, allusion à son origine tzigane, obligeait les garçons de l’école à le rejoindre dans un coin pour leur exhiber son énorme sexe en érection. Cigo, de quelques années plus âgé que les autres, était déjà marié à une belle Tzigane de son âge. Il ressemblait à Vittorio Gassman et chantait aussi bien que Mario Lanza et Tino Rossi réunis. Un jour, il leur dit, leur montrant des plantes ressemblant à de la menthe près de la balustrade de la cour : «Si vous voulez une bite aussi grosse que la mienne, il faut la frotter quotidiennement avec ces herbes-là.» Presque tous récoltèrent ces plantes, puis, dans les toilettes, s’en frottèrent le sexe avec une belle énergie. Le résultat ne répondit pas tout à fait aux attentes. Seul Fićo, le partenaire de foot d’Aliocha, osa montrer à Cigo les effets de son conseil : un sexe gonflé certes, mais par un œdème, tout bossu et saignant. Persuadé que son petit camarade s’était trompé de plante, Cigo lui conseilla de demander à ses parents de l’emmener chez le médecin. Tous firent de même, et, aussi impressionnant qu’ils fussent, les dégâts, irritatifs ou allergiques n’eurent pas de conséquences fâcheuses. Aliocha n’était pas au nombre des victimes. D’une part, il était trop bien élevé pour suivre n’importe quel conseil, d’autre part il ne voyait pas de raison à augmenter la taille de son attribut viril. Cette fâcheuse tentative d’éducation sexuelle «sauvage» n’était pas seule en son genre. Milutin, fils du commandant Jovo, montrait discrètement aux autres les photos d’un homme velu doté d’un impressionnant pénis avec lequel il s’enfonçait dans une femme aussi poilue que lui.
Aux fêtes de l’école, qui se déroulaient dans le parc, la star était systématiquement la fille d’un communiste important, membre du Comité municipal. Un jour, elle reçut un prix pour sa récitation d’un poème de Vladimir Nazor, poète célèbre qui avait combattu au sein des partisans. Elle remercia le jury, descendit de scène, s’approcha d’Aliocha et l’embrassa sur la bouche. Celui-ci resta tétanisé devant ses camarades qui riaient aux éclats. Longtemps ils continuèrent de se moquer : Dugonja, où est ta fiancée?
Aliocha aimait se rendre au Dom Armije, la Maison de l’Armée, où il apprenait le dessin avec un peintre slovène. Il recopiait sur des panneaux des slogans communistes qui étaient ensuite accrochés aux murs de l’institution, mais aussi en ville, sur les façades des maisons, dans les bureaux… Une de ses œuvres resta longtemps exposée à la vitrine d’un grand magasin dans Srpska ulica, la rue de Serbes, où beaucoup de Serbes de la ville habitaient des maisons entourées de murs bien moins hauts que ceux des Albanais. Une grande photo représentait Tito et sa femme Jovanka sur leur bateau Galeb, à l’époque où ils faisaient le tour du monde; on pouvait y lire un slogan écrit par le Slovène : Sretan put, Šok Tito i Šoče Jovanka ! – Bon voyage camarade Tito et camarade Jovanka!
Ira allait souvent dans la rue commerçante. Il y avait là plusieurs pâtisseries et des magasins où l’on confectionnait des fez et des calottes traditionnelles pour hommes nommées ćulaf. Il y avait aussi des vunovlačarske radnje, magasins d’artisans qui travaillaient la laine. Ira y portait ses couvertures pour qu’on en aplanisse la laine et la rende plus lisse.
«Un jour d’été, Fadila est venue de Sarajevo pour nous rendre visite. En un tournemain, elle nous a fabriqué un chapeau à chacune. Le soir, nous allions nous promener au Corso. Fadila était étonnée par les femmes serbes vêtues de chalvares turques, avec le foulard traditionnel sur leur tête. Quand nous emmenions Aliocha, il revenait à la maison énervé par les officiers qui nous courtisaient au Corso. Il a été soulagé lorsque Fadila est repartie pour Sarajevo.»
Aliocha demandait sans cesse à sa mère l’étymologie du nom Đakovica. Rien ne figurait dans l’encyclopédie Prosveta que Babouchka lui avait offerte pour son huitième anniversaire. Par contre, Ira trouva plusieurs hypothèses dans l’Encyclopédie universelle sous la direction de Krleža. Selon l’une d’elles, ce nom venait du serbe đak, élève, et, selon une autre, de l’albanais gjak, le sang. Mais il pouvait provenir aussi du patronyme d’un grand propriétaire terrien de la région, Đak Vuk, qui aurait offert à l’État une grande partie de son domaine sur laquelle la ville aurait été construite, prenant le nom de terre de Đak.

Sarajevo – Années 60 - 70

«Après deux années à Đakovica, écrit Ira parallèlement à la lettre à son fils, Vladimir put rentrer à Sarajevo. On nous alloua un appartement à Grbavica, réputé le quartier le plus laid au monde, où étaient logés les officiers de l’Armée yougoslave. Avec tous nos déménagements, beaucoup de photos se sont égarées. Je n’en ai retrouvé aucune de l’époque du Kosovo. Par contre, il m’en reste quelques-unes de notre nouvelle tranche de vie, dont celle-ci, où je suis assise sur l’herbe, dans une robe blanche qui vole autour de moi sous l’effet d’une douce brise d’été. Et cette autre plus tardive, d’Aliocha et moi, lui est beau et très grand, étudiant de l’École technique de Sarajevo. Son visage nostalgique me semble trahir le manque profond de véritable père. En lui, je retrouve Rudolf, aussi élégant et svelte, aussi gentil, brillant mais renfermé. Je ne pourrai jamais me défaire de ce regret qu’Aliocha ait renoncé à suivre les cours de piano au Conservatoire de Sarajevo. Babouchka l’y encourageait tellement, elle louait la finesse de ses longs doigts d’aristocrate, faits pour le piano, les doigts de Chopin. Heureusement, il n’a pas abandonné le dessin. J’espère qu’il reviendra d’Allemagne avec les portraits de ses cousins et d’Omama, que je n’ai pas revue depuis 1945.»
Aucune photo de Belgrade non plus dans l’album d’Irina. Par contre, on en trouve une d’Aliocha, prise dans un camp de travail de la jeunesse où il participe avec des jeunes du monde entier à la construction de l’autoroute Belgrade-Smederevo. Il est si maigre! Il a, écrit Ira, fait la connaissance d’une Israélienne, qui lui a rendu visite plusieurs années d’affilée. Quand elle repartait, une Danoise la remplaçait.
Ira évoque souvent aussi Nada, une copine d’Aliocha, qui venait la voir même si son fils n’était pas là. Elle aussi est présente à l’enterrement de Liza, en mai 1970. Ira aimait Nada parce qu’elle était «vive, dynamique, débordante d’énergie et de joie de vivre, tout ce dont Aliocha avait besoin pour chasser cette mélancolie, héritée à la fois de son père et de l’absence de celui-ci». Nada racontait à Ira tout ce qu’elle faisait, seule ou avec Aliocha, comme leur voyage en Espagne à une époque où personne ne pouvait se rendre dans ce pays. Nada s’était débrouillée pour qu’ils prennent l’autocar de l’équipe nationale yougoslave de football, qui allait jouer contre les Espagnols.
Irina parle du déchirement de son père, «qui aimait tant Babouchka, son grand et unique amour». Elle note avec humour «qu’il ne pourra plus lui reprocher qu’il n’y a rien à manger parce qu’elle aime trop la lecture. Elle ne pourra plus le bouder parce qu’il n’a pas tenu parole à propos d’une promesse, ou qu’il a mis sa chemise sale dans le réfrigérateur. De même qu’elle ne me grondera plus d’être déraisonnable, d’avoir la tête en l’air, de marcher sur la lune, de ne pas lire assez pour mieux me comprendre et mieux comprendre les autres. La seule chose que ma mère ne me reprochait pas était ma gaieté; elle aimait me voir danser.»
Toutes ces petites notes aigres sur des futilités découvertes au chevet de sa mère ou dans sa table de nuit choquèrent d’abord Irina. Elle se demanda si elles ne signaient pas un dérangement mental. Mais finit par comprendre qu’il s’agissait de pense-bêtes pour la rédaction de ses mémoires.
«Quant à mon père, s’il ne peut plus gravir le mont Trebević, il continue de fréquenter l’église évangélique baptiste, où il est invité par les Subotarke, les Femmes du Samedi, ainsi désignées par le jour de leur grand rituel, une des rares sectes actives en Yougoslavie. Certains colportent qu’elles ne font l’amour qu’une fois l’an, d’autres que leur rituel n’est qu’orgies et partouzes. Mon père n’a jamais parlé de leurs conférences qu’en termes de quête de spiritualité, cette importante composante de la vie que les communistes se sont imaginés pouvoir éliminer. Lui-même n’a jamais été membre de cette secte, ni d’ailleurs croyant en quoi que ce soit. Je pense qu’il est surtout dérouté, qu’il n’y comprend pas grand-chose. Ma mère ne l’a jamais accompagné. Pour elle, ces femmes n’étaient que des prosélytes incultes et despotiques. Elles frappaient une fois par mois à notre porte, c’est moi, enfant, qui ouvrais. Elles étaient grosses, les cheveux lisses et sales tirés dans la nuque, les lèvres minces sans chair, des vêtements ternes, jupes droites mi-longues, chemisiers aux petits cols blancs amidonnés. Elles m’effrayaient et m’intriguaient à la fois. J’étais incapable de leur donner un âge. Elles m’apparaissaient nées vieilles. Leur façon de vendre leurs brochures sur Jésus et la spiritualité me faisait tordre de rire, à ne pouvoir m’arrêter. Ma mère ne leur accordait pas un regard, elle les ignorait superbement, restant à lire dans son fauteuil.»
Irina retrouva encore une carte postale avec la photo du café Bentbaša, au bord de la Miljacka, où subsistent aujourd’hui le lac et la piscine qu’Aliocha fréquentait l’été. Au dos, on lit : «Tous les jours, vous pouvez y écouter de la musique orientale et y contempler des danses orientales; nous vous proposons des boissons de première classe, comme toutes sortes de mezzés.» Ira, dans sa jeunesse y était allée quelquefois avec ses parents, mais ils fréquentaient plus le Velika kafana, le Grand Café d’Isak Romano, sur la Place Fra Grgo Martić dont le téléphone était noté dans le carnet de Liza : 34-71. S’y trouvait aussi le numéro 29 - 66 de l’hôtel Europa, dans la rue qui jadis portait le nom de son propriétaire, Jeftanović, rebaptisée par les communistes JNA, rue de l’Armée populaire yougoslave.

«Hier, retour de mon arythmie. Ces palpitations me pourrissent la vie. Le médecin propose d’opérer la valve aortique. Il faut que j’y réfléchisse. Vladimir est contre. Par bonheur, mes crises ne sont que passagères, je peux travailler et sortir avec Fadila, le plus souvent au café Imperial. Je ne l’appelle jamais par son nouveau nom, Romanija. Nous fréquentons aussi le Théâtre national pour voir des spectacles montés par les meilleurs metteurs en scène yougoslaves, écouter des opéras. J’ai récemment eu l’occasion d’assister à “Madame Butterfly”, admirablement interprété par une toute nouvelle diva, Ljiljana Molnar, un véritable rossignol; elle était si émouvante que je pleurais pendant la représentation. Certains spectateurs, assoupis, furent réveillés par les accents de détresse des chanteurs; ils bondirent de leurs sièges, cherchèrent leurs chaussures enlevées afin d’être plus à l’aise, en hurlant : “Mes chaussures, où sont mes chaussures?” Avant le lever de rideau, deux femmes se sont interpellées d’une loge à l’autre au premier balcon. L’une d’elles criait : “Mashalla Meyrema, tu as marié ta fille Lamiya. Qu’Allah lui donne une longue vie”. Toute la salle s’est esclaffée. Le début de l’opéra en a été retardé.»
Ira évoque aussi la mort de la cadette de son amie Maria. Elle accuse Maria d’être devenue «complètement toquée» depuis sa rencontre avec son «mage», un hodja de Visoko. En dépit de leur interdiction officielle en Yougoslavie communiste, comme d’ailleurs dans l’islam, les hodjas transformés en sorciers et en voyants faisaient des affaires en or. Maria s’était mise à détester les médecins, qu’elle aurait voulu éliminer de la surface de la Terre. Elle se fiait à son guérisseur, c’est-à-dire à son pendule, plus que les Subotarke à leur Dieu. Il lui aurait révélé des «choses fantastiques et réelles» et lui avait remis un zapis, espèce de phylactère contenant une phrase arabe extraite du Coran, qu’elle devait répéter quotidiennement, selon un rituel précis. Le saint homme ne s’était pas cassé beaucoup la tête, il s’agissait d’une formule que tous les pigeons de la Čaršija connaissaient par cœur : Allahu Akbar!
«Ce hodja est très à la mode, les gens dépensent leur salaire pour le consulter, ils prennent rendez-vous des mois à l’avance, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. Bon nombre de mes camarades s’y rendent en bus ou en voiture. Ils mettent un temps fou pour arriver à Visoko et le voir, ou plutôt, voir son pendule, précis comme une horloge disent-ils, autant que la pendule de Kant, et au diagnostic extraordinaire. Il soulage Maria de ses angoisses avec du vin et des caresses. Quand elles réapparaissent, elle retourne le voir, et rentre “toute neuve” à Sarajevo. Il est devenu pour elle bien plus qu’un camarade, elle lui a confié tous les bijoux hérités de sa mère. Mais quand sa fille est tombée gravement malade, elle a refusé de lui donner les antibiotiques prescrits. Le hodja lui a offert une autre amulette contenant la formule “Dieu est grand et unique”, à réciter chaque jour. Peu après, sa fille est morte. Dans n’importe quel autre pays, une telle mère devrait s’expliquer devant la justice et serait accusée de non-assistance à personne en danger, mais en Yougoslavie les autorités communistes, si vigilantes envers la moindre plaisanterie faisant allusion aux malversations d’un haut dirigeant, ferment les yeux sur ce genre de charlatanisme homicide.»
Maria, bien sûr, a insisté pour qu’Ira consulte son hodja «au lieu de perdre ton temps chez les cardiologues». Elle était désormais une lectrice passionnée de journaux définis par les communistes comme du Schund, où des femmes illettrées évoquaient leurs «rencontres avec des morts». «Maria ne parle plus, elle chuchote, son visage est marqué d’un rictus qui se prend pour un sourire, toutes ses phrases sont ponctuées d’un léger hochement de tête. C’est ce que le hodja lui suggère. Ses massages aux huiles exotiques et parfumées lui provoquent des vertiges et un fort désir sexuel. Elle en est très heureuse, et ne se sent plus seule comme après le décès de son mari. Peu avant sa mort, elle était passée à l’hôpital rendre visite à ma mère et, sans s’inquiéter de son état, s’était efforcée de la persuader de quitter ces “lieux maudits” et de consulter son hodja. Liza lui a répondu : “Hélas pour moi, je ne comprends pas ton sublime langage; je suis attachée à ce bas monde, je ne peux pas te comprendre, et encore moins te suivre. Tu es libre de croire en ton mage et à son pendule, cela te regarde, mais laisse-moi tranquille.” Ma mère était persuadée qu’il est aisé de manipuler des personnes comme Maria, qui n’avaient rien lu mais avaient une opinion sur tout et donnaient des leçons à tout le monde, en traitant les autres d’ignorants.»
Installée à Belgrade, une amie d’Ira, de passage à Sarajevo, avait aussi rendu visite à Liza. Tout de go, elle s’était mise à vouloir lui donner des leçons sur sa propre langue maternelle. À la vue d’un livre de Tolstoï posé sur une petite table, elle s’était énervée contre les traducteurs du monde entier qui avaient rebaptisé «La guerre et le monde» en «Guerre et paix». Mir, en russe, signifiait «monde», et non «paix»! «Ma mère, déjà en partance pour l’Au-delà, avait essayé en vain de lui faire comprendre que les jeux de mots ne sont pas toujours traduisibles et que leur calque linguistique n’a aucun sens dans les langues étrangères. Mir signifiait d’abord “Monde”, mais pouvait avoir comme seconde signification “Paix”; Tolstoï avait joué sur cette ambiguïté.»
La tante Rachel, l’épouse de Peter, le frère de Rudolf, était venue spécialement de Metković pour embrasser Liza avant son dernier voyage. Elle resta pour son enterrement. Elle était impatiente de voir Aliocha de retour. Ils s’étaient promis d’entamer ensemble des fouilles pour retrouver une cruche remplie de pièces d’or que ses parents avaient cachée dans un mur de leur maison pour qu’elle échappe aux Allemands.
«À propos d’étrangers, les Soviétiques sont de plus en plus nombreux à Sarajevo. Hier, j’ai rencontré Tavarich Simeon dans son éternel manteau à la Simenon, un célèbre écrivain belge, auteur de romans policiers, avec un chapeau et une pipe en bouche. Il m’a demandé des nouvelles de la famille, notamment de Grete et de Joseph. Je lui ai dit qu’ils allaient bien et vivaient à Heidelberg. Je l’ai quitté aussitôt, ne souhaitant pas lui donner plus de précisions. Il y a déjà quelques années qu’est morte la femme de Kirilov, l’homme qui avait attiré mes parents à Dubrovnik. Il a toujours déploré leur impatience à quitter la ville. Chaque été, nous allions chez lui passer nos vacances. Kirilov, qui n’avait pas d’enfant, m’a toujours assuré que leur maison serait mienne après sa mort. Mais il s’est remarié avec une de nos connaissances serbes, que nous lui avions présentée. À plus de cinquante ans, cette femme était restée virgo intacta en attendant l’homme de sa vie, ce qui a séduit oncle Kirilov. De vingt ans sa cadette, quand elle a vu ce quasi-vieillard déjà diminué, elle est tombée follement amoureuse. Peut-être même était-elle déjà éprise avant de l’avoir vu, la maison et son jardin ayant un fort pouvoir de séduction. “Mon oncle” va très bien, il vit une nouvelle jeunesse et il se pourrait bien qu’il me survive. Il a fait d’elle sa légataire universelle. Cette femme vient de me téléphoner pour nous inviter à leur rendre visite. C’est elle qui désormais parle au nom de son mari. Elle a naguère désigné une de ses nièces, sosie d’une actrice américaine, comme future épouse d’Aliocha, pour qui la jeune fille a eu le coup de foudre. Je crains qu’elle s’illusionne sur les sentiments de mon fils à l’égard de cette Liz Taylor bosniaque. Un jour qu’il séjournait chez eux et faisait la sieste, il a surpris une conversation où elles échafaudaient leurs plans. Elles étaient si discrètes dans leur projet de le “pêcher” qu’il s’est enfui pour ne plus revenir.»

«Les affaires que j’ai reprises après le décès de ma mère ont décuplé ma tristesse. Je ne suis pas allée travailler pendant une semaine, ce qui est possible quand on a perdu un proche. Ce repos accordé par l’État m’a permis de prendre conscience du vide laissé par sa mort. Selon la coutume, après l’enterrement, nos amis, connaissances et voisins viennent chaque jour nous présenter leurs condoléances, offrant qui deux cents grammes de café et autant de sucre en poudre, qui de grands plats de pitas au fromage ou aux épinards, qui du jus de fruits et des chocolats. Malgré cette présence généreuse, je pense énormément à elle. Et à mon enfance, ce qui revient au même. […]
J’ai lu dans une revue de ma mère un texte de Claude Alexandre de Bonneval, un Français qui a voyagé en Bosnie au XVIIIe siècle, s’est converti à l’islam “par amour de notre ville” et s’est fait appeler Ahmet Pacha. Une conversion d’autant plus surprenante qu’il était de vieille noblesse très catholique. Sur une gravure, on le voit habillé à la turque, avec un kaftan et un haut turban. Le consul français installé à Travnik, siège de Pachalik de Bosnie, est nettement plus beau que lui et ressemble à Beethoven.»
Cet article évoqué par Ira figure dans les documents d’Aliocha. Ce curieux personnage, militaire compétent et brave, avait un caractère si caustique et ombrageux qu’il est tombé en disgrâce partout où il passait, armées française, autrichienne puis des Pays-Bas, avant de passer aux troupes ottomanes qu’il avait combattues. On peut comprendre qu’il ait été soulagé de ne pas s’être fait lapider par les enfants, ou insulter par la population quand il marchait dans les rues de Sarajevo. Il a même été acclamé par la foule, qui lui aurait offert «plus de soixante tasses de café, toutes posées à terre selon la coutume».

Sarajevo, 22 mai 1970

Chère Grete,
Depuis que je vous ai quittés en 1945, je n’ai jamais eu l’occasion de vous raconter mes périples. J’ignore combien de temps vous êtes restés à Kirch avant de gagner le Bade-Wurtemberg occupé par les Américains. Je suis heureuse que votre petit fils Wolfgang – que nous appelons Aliocha, j’espère que cela ne vous heurte pas – soit enfin venu vous voir après tant d’années. Comme il vous l’a sûrement dit, il est ingénieur comme son père et travaille dans une importante firme américaine. Je suis contente qu’il soit resté auprès de vous, malgré tout ce qui s’est passé depuis, notamment avec ma mère. Nous espérions, mon mari Vladimir et moi-même, qu’elle se ferait opérer et vivrait encore longtemps au sein de notre famille, mais les médecins ont tergiversé, la laissant sans traitement. Je ne m’en console pas, le chagrin m’envahit par houles successives qui montent, descendent et se retirent pour revenir encore plus fortes.
Mon père va désormais vivre avec nous et nous allons chercher un plus grand appartement en échange de nos deux logements actuels. Nous habitons un beau trois-pièces dans un quartier neuf, Grbavica, mais il n’est pas assez spacieux pour nous quatre, dans l’hypothèse où mon fils reviendrait vivre ici.
J’ai une requête à vous faire. Après la mort de ma grand-mère paternelle, alors que mon père avait payé les droits de succession, ses cousins se sont appropriés tout l’héritage avant que les communistes leur confisquent ce qu’ils nous avaient pris. Or, conscients de l’avidité des humains, les Autrichiens ont toujours gardé copie de tous les documents. C’est pourquoi je vous serais reconnaissante si l’un de vos proches, comme votre petite-fille, pouvait consulter aux Archives de l’État le cadastre de Ljubinje, où il est établi que mon père Žarko est le propriétaire et l’héritier légal des terres et de la maison en pierre du XIXe siècle. Je vous fournirai d’autres détails ultérieurement.
Peut-être viendrai-je vous voir à mon tour, et très certainement si Wolfgang décide de s’installer en Allemagne, bien qu’il aime Sarajevo comme si c’était sa ville natale. Il y connaît chaque pierre, comme il le dit, chaque recoin, chaque ruelle escarpée qui mène vers ces collines magiques, ainsi que les définissait ma mère. D’ailleurs vous aussi les aimiez tant.
Je voudrais vous demander de bien faire attention à ce que Wolfgang s’habille chaudement et qu’il mange bien. Il a failli mourir à 18 ans, après une randonnée au Mont Trebević en compagnie de mon père, durant laquelle il a pris froid. Pendant plusieurs semaines il a gardé une forte fièvre qui a tourné en tuberculose. N’ayez crainte, il est tout à fait guéri et ne présente plus le moindre risque de contagion, mais il reste fragile et doit faire attention.
Je vous embrasse, ma chère Grete, sans oublier Otata et les enfants.
Ira.