Thomas Demoulin

Extraits de Fugues et Subterfuges (Scènes)
à Jasna Samic

         

Thomas Demoulin-Sammeln, collectionneur né en 1980, est un poète français qui collabore régulièrement à des revues de poésie contemporaine. Il est membre de la rédaction de Recours au poème et vient de coordonner un dossier consacré à Bernard Hreglich, paru aux Hommes sans épaules.

 

Extraits de Fugues et Subterfuges (Scènes)
à Jasna Samic
par
Thomas Demoulin


Utérine

D’Anvers à Bagdad, elles ont grand soin de formaliser le Nil.

Hélas ! au départ la source est infirme : industrie des origines !
Il ne reviendra pas au brillant du schiste avant d’avoir déchiré
la paperasse, accompli quelques formalités qu’il ne tardera pas
à remettre en cause, effarouché par l’énergie des échographes.
Affublée du faux nez qu’elle a mis sur son voile on la distingue
à l’ardeur des dents du feldspath, à l’orographie de sa dentelle.

La loi coutumière est de tirer des bords sur les eaux du quartz.
Pour exciser l’organe, ils se bornent à bien railler les étiquettes.


Travée

Je cherche en désordre des porcelaines de France, un écu

de fin’amor, des artefacts du Nord et des blés de Hollande.
Un alchimiste maladroit en a fait le musée de nos plaisirs,
il exalte par ces humeurs cet astringent le moins avouable,
à des milles et des milles des urbanités familiales, en proie,
chez ce chansonnier des parias, à la mélancolie des rieurs.

À partir de sa barrière il écrit qu’il est trop tard, restituant
le souvenir d’un delta dans un simple échantillon de fleurs.


Orgasme

À califourchon sur son mirador, une ménagère au supplice

a fusillé son despote. Hurler ne suffirait plus : son écumoire
en l’air a filtré d’autres lumières, éberluant la fonte, opaque.
Ils sont un peu plus que le vent, ses poils qui commencent,
en périhélie de son costume, à refuser nuit et jour la saison
instiguée contre les conditions de sa fugue. Alors elle songe
à cette princesse autrichienne obsédée par un soulèvement
des États, la nostalgie des valses et des airs de fête, un vice
aux yeux du maître qui n’aspire qu’à crocheter des serrures.

Prérequis pour le changement : abolir l’oligarchie des casoars.


Enfantine

Un Russe a mis son souffle en bouteille. Il peuple le vide.

Un jour les éléphants seront les rois du monde ! Ils se vengeront
de nos avanies : le rudiment du savoir-vivre est l’exigence
que le merveilleux figure sur la vaisselle où nous arrivons,
stupéfaits, à te voir baver sur son sein. Ils sont de mèche,
tu vois. Ton couteau ! Ta fourchette ! Après notre cérémonie,
tu me voueras aux Erinyes, tu rejoindras les fanfreluches,
tu leur diras ce que sont courir plus vite ou croquer les lucanes.

Le lilas reste électrisé par les lacérations de sa dégringolade.
La fée n’a pas songé à donner ses bonbons couleur de Temps.


Italienne

Et elle écarte les jambes au son pluvieux de l’estuaire.

Un zézaiement sublime entonne un air de farce triste.
Elle écoute au casque l’épilogue inouï d’une romance.
Comment survivre au surpoids de ses hardes, au vœu
de sa noyade ? Il faudrait engluer le panel des archives
dans ses statues de salive et crachouiller des tarentelles
sur le bombé de façades aussi vulnérables que la brise,
ou le cuivre, et s’engouffrer dans l’entrechat du palais.

Ce vieux canal outrepasse les règles de son excitation,
on masque le transparent du désir : dénuder la bourre.


Horloges

Elle a le profil droit des aérogares. Un œil inquiet sur l’atlas,

en intégral : elle attache, furieuse, à son poing les impostures
des planètes. Un bouton que tu tournes, une fenêtre s’ouvre,
on découvre les facéties des Afghanes, un temps émancipées
à travers le chœur des récitantes. En haut, le soleil est hostile.
Ses gestes sont lents, comptés, mais elle est seule à voir flotter
le menuet des instruments, chutant dans le brouillé du silence.

Thomas Demoulin